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La métaphore des nuages

  • Photo du rédacteur: christine watlet
    christine watlet
  • 27 déc. 2023
  • 4 min de lecture

Par la fenêtre, j’observe la course des nuages. Ils sont nombreux ce matin. C’est jour d’abondance. Leur désordre me fascine. C’est une danse anarchique. Quoique… en y regardant bien, je distingue un certain ordre, différentes couches. Le ciel est épais en ce moment. A l’avant plan, il y a les plus rapides. Ils courent vers l’est à toute vitesse. Ils ont l’air drôlement pressés, comme poussés dans le dos par une urgence invisible. Ils ressemblent à des cheveux d’anges ou à des brins de laine effilochée, légers, presque transparents mais pourtant bien présents. Ils se regroupent, se détachent, se poursuivent, portés par un vent invisible, une motivation inconnue.


En arrière plan, il y a les plus compacts. Plus lents, plus paisibles, ils vont à leur rythme, nettement moins pressés, comme persuadés d’arriver de toute façon là où ils s’en vont. Ils savourent le chemin, contemplent les paysages au-dessus desquels ils passent. Ils vont leur train paisible. Peut-être leur forme, leur dimension, leur compacité, les ralentissent un peu. Sont-ils jaloux de la légèreté et de la vitesse de ceux qui les dépassent ? J’ai envie de croire que non. Comme la tortue de la fable, ils arriveront de toute façon. N’est-ce pas le chemin qui compte, plus que la destination ?


Et puis, derrière eux, plus en arrière encore, il y a cette couche si compacte et épaisse qu’elle semble totalement immobile, figée là par dieu sait quel phénomène. Seul de temps à autre, un rayon de soleil perce cette couche épaisse, comme une petite et fugace lucarne qui s’ouvrirait l’espace d’un instant vers un horizon inconnu et plein d’espoir. Peut-être attendent-t-ils un vent plus ardent pour les emporter ?


Dans ce tableau mouvant je vois une allégorie de notre condition humaine. Il y a ceux qui courent sans cesse, incapables de s’arrêter, portés par des croyances ou poussés par des mirages. Et puis ceux qui vont à leur rythme, par choix, par incapacité ou simplement parce qu’ils sont ralentis malgré eux. Enfin, il y a l’arrière banc, ceux que la vie a figé là, qui n’ont plus d’autre choix que d’observer et attendre. Attendre la prochaine éclaircie, le prochain rayon de soleil, le prochain petit bonheur. Attendre et espérer…


Dans ce microcosme où j’évolue actuellement, cette métaphore de l’humanité est encore plus parlante. Nous sommes tous de la même famille humaine. Mais plus encore que notre humanité, nous avons tous en commun d’avoir rencontré un jour cette fragilité larvée qu’on appelle la maladie. Maladies neurologiques, AVC, accidents, perte d’un membre… Nous sommes tous plus ou moins atteints, plus ou moins handicapés, plus ou moins traumatisés. Mais comme les nuages, nous n’avançons pas tous à la même vitesse, nous ne sommes pas tous poussés par les mêmes vents.


Ils y a ceux qui avancent plus vite parce qu’ils tiennent encore debout, ils marchent avec ou sans appuis, gardant encore une certaine légèreté. Ils profitent de cette liberté conditionnée et poursuivent leur chemin, poussés par l’espoir que l’épée de Damoclès qui pend sur leur tête ne vienne pas trancher trop vite leur verticalité.


Et puis ils y a ceux dont les membres inférieurs ne les portent plus, et qui ont dû accepter de faire appel à un palliatif pour ne pas rester sur place. Des roues sont devenues leurs jambes, et c’est à la force de leurs bras, ou à l’aide d’un moteur, qu’ils se mobilisent et tentent encore d’aller de l’avant, plus lentement, mais avec détermination. Le vent de l’espoir à peut-être perdu de sa prestance mais il les appelle toujours à ne pas laisser tomber, à poursuivre et à savourer le chemin.


Et puis, il y a « l’arrière-plan », ceux qui sont là, presque invisibles tant on les rencontre peu. Ils sont bien souvent figés sur place, attendant courageusement une aide extérieure pour bouger un peu. Le vent de l’espoir ne les soutient plus guère. Ils attendent patiemment qu’une assistance bienveillante veuille bien prendre soin d’eux. Qu’une petite lucarne éphémère leur laisse entrevoir, l’espace d’un instant, un rayon de lumière. A quoi pensent-ils, si tant est qu’ils puissent encore penser ? Qu’est-ce qui les tient suspendus là, en toile de fond de ce tableau plus ou moins mouvant ?


Je n’ai pas la réponse à ces questions. Là où je me perçois aujourd’hui, je me ressens dans un entre deux entre une légèreté perdue et une densité qui n’est pas encore complète. Mes jambes me portent encore, mais plus vraiment bien loin. Alors, je métaphore, j’allégorise, j’apprends à mes sens, à ma mémoire et à mon imagination à me porter là où je ne peux plus aller. Je contemple la course des nuages, et comme l’oiseau qui danse avec le vent, indifférent au ballet qui se joue en arrière de lui, je profite des courants pour expérimenter encore tout ce que je peux, et vivre le plus intensément possible.


Car que la vie m’amène à m’effilocher peu à peu ou à me figer complètement, je veux pouvoir me dire qu’à chaque étape du voyage j’ai profité et savouré, j’ai nourri mon âme et ma conscience des simples merveilles de chaque instant… comme ces nuages qui dansent, simplement portés par le vent.


Ce texte peut être reproduit à condition de l'utiliser en entier et d'indiquer son site d'origine.

Rédigé le 13/08/23 en revalidation au CNRF de Fraiture en Condroz

Ciel nuageux

1 commentaire


prihoux
10 janv. 2024

Chère Christine, c'est à Fraiture que tu as écrit cette jolie métaphore des nuages. Je me rappelle de mon seil séjour à Fraiture justement, il y a 25 ans, pour la ponction lombaire qui devait confirmer le diagnostic de la SEP. Je devais rester couchée pendant 24 heures et je n'ai jamais autant observé l'avancée des nuages.

Merci

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